Repenser l’aménagement des territoires littoraux face aux effets du changement climatique : Quel outil d’aide à la décision en appui aux politiques publiques ? (DéciLitt)
Responsables scientifiques :
Hervé Flanquart, Maître de Conférences, Laboratoire TVES, Université de Lille 1
Philippe deboudt, Maître de Conférences, IMN, Université du Littoral Côte d’Opale
Contacts : hflanquart@yahoo.fr ou philippe.deboudt@univ-lille1.fr
Contexte et enjeu de la recherche
Elévation probable du niveau de la mer et pression accrue sur les territoires littoraux
La zone côtière constitue un éco-socio-système complexe dont l’être humain est un important protagoniste. Il y façonne sa culture, son économie et ses rêves (Péron, 2005). Et les enjeux se sont multipliés avec la diversification des usages du littoral (pêcheries, loisirs, économie résidentielle et touristique, industries « sur l’eau »…). Par ailleurs, le réchauffement climatique attendu pour le siècle à venir, même s’il est difficilement chiffrable, aura des conséquences sur l’élévation du niveau moyen de la mer et l’exacerbation des évènements météorologiques (tempêtes) et océanographiques (surcotes, submersions) extrêmes. La pression sur les zones côtières, déjà importante (« littoralisation des populations »), sera encore accentuée et les risques accrus.
Des conflits d’usage exacerbés…
Cette pression risque d’exacerber les conflits d’usage du sol, accentuant les difficultés d’arbitrage des pouvoirs publics entre volonté de conservation du patrimoine naturel et projets de développement économique, et entre ces derniers (développements portuaire, industriel, urbain, touristique...). Les décisions prises devront de plus être expliquées aux différents acteurs
…et des inégalités écologiques renforcées.
Sur le seul aspect du peuplement humain, la mise en relation des contraintes ou aménités environnementales avec les stratégies résidentielles révèle l’existence d’inégalités écologiques. Sur une même portion de littoral, les peuplements humains ne sont pas socialement homogènes, et les individus qui disposent de plus de capitaux économique et/ou culturel que la moyenne, possèdent plus d’atouts pour défendre leur point de vue lors des conflits d’occupation de la bande côtière (ou trouver une position de repli satisfaisante).
Toutes ces particularités des zones littorales impliquent la nécessité de réfléchir à un modèle, à la fois théorique et opérationnel, qui permette de repérer les tensions, de les analyser, de les dépasser.
La proposition de recherche :
L’objectif
L’objectif principal du projet est donc de construire un nouvel outil d’évaluation comparée de la vulnérabilité et de prise de décision, qui, tout en s’appuyant sur des recherches antérieures (voir infra), les dépassera, prenant en compte à la fois de nouveaux éléments de contexte (changement climatique, interface terre/mer, inégalités écologiques) et l’exigence de « transférabilité » vers les décideurs publics de l’outil (obligatoirement simple et maniable).
Pour se faire, l’équipe de recherche s’enrichira de la collaboration d’une climatologue, de géographes et de deux chercheurs en sciences de gestion. Ces derniers auront pour mission de mettre l’acquis des sciences de gestion en matière de modèles de décision interne aux organisations (entreprises, administrations…) au service des problèmes de gouvernance environnementale et politique (la vulnérabilité côtière). La culture d’opérationnalité des sciences de gestion est ici importante pour les objectifs fixés.
Les terrains d’étude envisagés
La recherche se fera sur des espaces-laboratoires; l’un se situera au Québec (Canada), l’autre sur la Côte d’Opale (France). L’étude comparée de ces deux zones situées dans des contextes géographiques et socio-culturels différents doit permettre de mettre en évidence l’importance des construits sociaux (histoire, pratiques sociales, législation, etc.) dans l’analyse de la vulnérabilité, des conflits d’usage et des inégalités écologiques.
La méthodologie de la recherche
La prise de décision, constat de départ.
On part du fait que l’éco-socio-système complexe de la zone côtière n’est pas naturellement cohérent, que les controverses qui l’animent sont autant d’occasions de réfléchir à l’élaboration de décisions intégrées. Mais les décisions ne sont pas explicitement « prises », elles sont le produit d’interactions complexes entre de nombreuses parties prenantes. On peut même dire que le processus de décision collective s'auto-définit; ses déroulement et résultat sont imprévisibles pour chacun des participants pris isolément et ne peuvent être compris que ex post, comme fruit des interactions. Les participants à une décision (décideurs politiques, experts, groupes d’intérêts, grand public, etc.) sont donc condamnés à mettre ensemble leurs connaissances, leur intelligence, à dépasser leurs prénotions pour parvenir à un compromis. Et rendre la décision légitime.
Quels outils méthodologiques «pratiques»?
Différentes approches visant à mettre les acteurs en situation virtuelle de choix stratégiques seront explorées : celles basées sur des jeux techniques, comme les simulations par ordinateur (systèmes multi-agent), sur des jeux de rôles, sur l’agrégation de cartes cognitives, etc.
Ces outils et méthodes, une fois recensés, seront analysés et comparés dans leurs performances. Un bref survol de la littérature fait d’ores et déjà apparaître l’importance de quelques grands critères d’évaluation :
- L’aptitude à agréger données «objectives» et «subjectives»;
- La prise en compte des interactions entre local et global;
- Le traitement de l’incertitude, technique ou sociale;
- La participation des parties prenantes et l’explicitation de leurs points de vue;
- L’aptitude à prendre en compte la dimension dynamique des problèmes.
Proposition d’un modèle de concertation et d’évaluation participative multicritère
Ce travail de comparaison effectué, nous proposerons une démarche originale d’analyse multicritères. Il s’agira donc de mettre au point à la fois :
- un protocole de discussion entre les différents acteurs (Etat, Collectivités locales, industriels, associations de protection de l’environnement, habitants, etc.); par exemple des tables rondes animées par les chercheurs, où seront discutés les différents critères en matière de préservation, l’importance de l’effort financier collectif à consentir pour la protection de chaque type d’implantation, etc. Chaque participant justifiant ses choix, et prenant, au cours de l’exercice, la place d’un autre type d’acteur;
- un outil de décision (le plus transparent possible) en vue de réaliser des arbitrages bénéficiant d’un consensus minimum; les méthodes dites de surclassement (Electre tri, Macbeth, Promethee…) apparaissent ici bien appropriées.
L’outil, expérimenté sur les sites-laboratoires, doit être transposable sur des sites littoraux présentant d’autres caractéristiques.
Les acquis de l’équipe et les points à renforcer
Trois membres de l’équipe ont travaillé, pour un contrat du Programme National d’Environnement Côtier (2002-2004), à la construction et à l’expérimentation d’un outil d'analyse et d'évaluation de la vulnérabilité côtière à l’érosion et aux pollutions marines. Cet outil permet d'évaluer, à l’échelle communale l'importance des risques (aléas et enjeux), leur prise en compte par des outils de gestion (politiques publiques) et la façon dont ils sont perçus par les populations et les acteurs concernés. Cet outil, testé sur 5 communes (Côte d’Opale: 4, Languedoc-Roussillon: 1), aboutit à une représentation «en radar» à quatre branches, rendant compte de l’aléa, de l’enjeu (matériel et humain), de la perception du risque par les habitants et de la gestion de celui-ci par les pouvoirs publics.
Ce premier travail a permis de constituer une équipe pluridisciplinaire et de réaliser un outil d’évaluation comparée de la vulnérabilité liée à l’érosion côtière ; néanmoins il présente plusieurs limites. D’abord, il ne prend pas en compte l’impact du changement climatique sur l’interface terre/mer. Ensuite, établi un but de recherche presque pure, il est difficilement transférable, du fait de sa complexité, vers les décideurs publics.
Pour remédier à ces défauts, un partenariat international avec deux enseignants-chercheurs de l’Université du Québec à Rimouski a été constitué en 2006-2007; il avait pour objectif le transfert de méthodologie entre sciences de gestion et autres sciences sociales et s’est effectué dans le cadre d’un programme intitulé METHOBSUB (Méthodologie de croisement de données objectives et subjectives) financé par l’IFRESI*. Il s’agit maintenant de consolider et d’élargir cette collaboration, notamment pour répondre aux critiques des experts du CPER. Des contacts avec des chercheurs en environnement de l’UQAR et de l’Université du Québec à Montréal ont été pris. Un séjour sur place pour les finaliser, pour approfondir la méthodologie avec les chercheurs en gestion et choisir le site canadien est nécessaire.
* L'IFRESI, fédération de recherche s'est fondue en 2008 avec la MSH-Institut Erasme (Maison des sciences de l'homme de Lille) dans la MESHS.
RENDEZ-VOUS
vendredi 23 février de 12h00 à 13h00, conférence organisée par La revue électronique en sciences de l’environnement et L’Institut des sciences de l’environnement - Université du Québec à Montréal
«Intérêts d'une approche interdisciplinaire géographie/sociologie pour l'évaluation de la vulnérabilité à l'érosion côtière ou des inégalités écologiques : études de cas en Côte d'Opale et à Marseille (France)»
Par : Philippe Deboudt, et Hervé Flanquart.



